"Nouveau millénaire, Défis libertaires"
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J e a n - P h i l i p p e D E M O N
F i c h e d e L e c t u r e 4
M a î t r i s e A P E
LUC BOLTANSKI ÈVE CHIAPELLO
« LE NOUVEL ESPRIT DU CAPITALISME »
A v r i l 2 0 0 1

Origine http://perso.wanadoo.fr/jpdemon/travaux/boltanski_chiapello.pdf


R É S U MÉ
Cet ouvrage part du constat de la formation depuis quelques années d'un nouvel esprit du capitalisme, définit comme « l'idéologie qui justifie l'engagement dans le capitalisme ».

L'esprit du capitalisme fournit aux acteurs sociaux des raisons individuelles et des justifications collectives pour adhérer à sa logique. Ce constat est issu de l'analyse des textes de management, révélateurs de la politique menée par le capitalisme au sein de l'entreprise, de deux périodes : 1959 à 1969 et 1989 à 1994. Les textes des années soixante critiquent le capitalisme familial tandis que les textes des années quatre-vingt-dix dénoncent les grandes organisations hiérarchisées et planifiées.

Le capitalisme actuel est à l'origine de deux crises : l'une économique marquée par l'exclusion et plus généralement par la dégradation des conditions de vie ; l'autre est une crise de la critique du capitalisme. Historiquement cette critique se compose de deux branches : artiste et sociale. La critique artiste dénonce le capitalisme comme facteur d'oppression, s'opposant à la créativité, à la liberté, à l'autonomie et source d'inauthenticité pour la société engendrée. La critique sociale s'appuie sur le socialisme et le marxisme et dénonce un capitalisme générateur de misère et d'inégalité chez les travailleurs mais aussi d'opportunisme et d'égoïsme dans la vie sociale.

Les auteurs montrent que la force du capitalisme est de savoir se servir des critiques qui lui sont proférées en les intégrant dans ses fondements : « la capacité du capitalisme à entendre la critique constitue sans doute le principal facteur de la robustesse qui a été la sienne depuis le XIXe siècle. » C'est grâce à la récupération de la critique artiste dont l'expression majeure est mai 68 que le capitalisme s'est revivifié, intégrant des éléments qu'il refusait du temps de l'apogée fordiste. La critique artiste a été absorbée tout en étant transformée. Ses tenants demandaient la délivrance d'un système ou d'une situation d'oppression, il y a bien eu une meilleure autonomie mais au prix d'un renforcement de l'autocontrôle, du contrôle informatique et surtout d'une détérioration de la sécurité de l'emploi. Un nouveau capitalisme, connexionniste, va alors se mettre en place, organisé en réseau, mobile, flexible, avec des salariés autonomes, créatifs et internationalisés. De nouvelles contraintes et dépendances apparaissent donc. Cette intégration a aujourd'hui tué la critique artiste.

La critique sociale a loupé le virage néocapitaliste mais elle semble actuellement connaître un certain renouveau caractérisé par la publication de livres et de journaux contestataires mais aussi par la formation d'associations constituées autour de causes spécifiques. La critique artiste semble quant à elle paralysée par la contradiction flexibilité - personnalité, contradiction qu'elle a elle-même contribué à rendre possible. Pour ressusciter, cette critique doit partir des nouvelles formes d'oppressions et de marchandisations qui caractérisent la société actuelle et qui touchent notamment le domaine environnemental.

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D I S C U S S I O N
Le capitalisme prospère, la société se dégrade. C'est à partir de ce constat que les deux sociologues ont mené leur travail. Les méfaits du capitalisme et plus particulièrement du néolibéralisme sur la société se ressentent de plus en plus : paupérisation, inégalités, détériorations environnementales, mépris de la culture... Cela montre la nécessité d'un contre pouvoir, d'une critique face aux dangers de cette pensée unique présentée comme naturelle et divine. Malheureusement, cet ouvrage nous montre que le capitalisme tire une partie de sa force dans sa capacité à intégrer dans ses fondamentaux les critiques qui lui sont proférées.

C'est pourquoi il est nécessaire de se poser la question des conditions de réussite de la critique anticapitaliste.

Les auteurs distinguent deux types de critiques dont il convient de rappeler la définition : la critique artiste désigne le capitalisme comme source de désenchantement et d'inauthenticité, comme source d'oppression s'opposant à la créativité, à la liberté et à l'autonomie ; la critique sociale désigne le capitalisme comme source de misère et d'inégalités, source d'opportunisme et d'égoïsme entraînant la destruction des liens sociaux et des solidarités communautaires. La crise de mai 68 marque la diffusion générale des idées véhiculées par ces deux critiques par l'intermédiaire des étudiants pour la critique artiste et des ouvriers pour la critique sociale. La contestation partie des universités parisiennes gagne rapidement le monde ouvrier au niveau national. Mais les contestataires sont désunis. Les ouvriers se méfient des étudiants, ainsi la CGT et le PC, très hostile au gauchisme, préfèrent à l'inconnu le maintien du pouvoir en place. Les Français se lassent du désordre général engendré par la révolte et le font s'avoir aux législatives de juin 68 en donnant une écrasante majorité à la droite (plus de 75% des députés). On constate ainsi la divergence des deux critiques qui n'ont pas su s'unir pour faire effectivement entendre leurs revendications. De plus, malgré la très grande portée de la critique soixante-huitarde, la réaction de la population a été de rejeter cette contestation comme on l'a vu dès le mois suivant par les urnes en confortant la droite et sa répression. Si l'absence de coopération voire l'affrontement entre critique sociale et critique artiste furent des facteurs de l'échec de la critique dans sa globalité, il semble que l'absence de relais au sein du grand public eut une importance tout aussi capitale dans l'impasse critique de l'époque. Il paraît alors indispensable à toute critique que pour être entendue et utilisée il faille disposer d'une base populaire large et convaincue.

A l'heure actuelle on constate un renouveau de la critique du capitalisme s'appuyant sur les préjudices causés par le libéralisme, la mondialisation ou la marchandisation de la société. Parmi les acteurs de ce renouveau, on pouvait compter Pierre Bourdieu comme un des intellectuels de référence portant son regard sur la société actuelle et les maux engendrés par les politiques néo-libérales. Il manifestait la volonté de créer un mouvement social européen1 capable de lutter à armes égales avec la rhétorique libérale invariablement admise et qui s'impose de plus en plus en Europe par l'intermédiaire de gouvernements inspirés par le social-libéralisme et qui n'ont de social que le nom. Par ses écrits, Bourdieu avait pour ambition de réunir syndicats, jeunes, intellectuels dans un vaste mouvement de contestation.

Une autre des manifestations principales de ce renouveau de la critique est la constitution d'un forum social mondial rétablissant l'équilibre des idées en se posant en contrepouvoir du forum économique mondial de Davos. Porto Alegre est la ville hôte du forum social planétaire montrant la « volonté de globaliser les luttes, les espoirs et les propositions ».2 A l'origine de cette rencontre se trouve entre autres l'association ATTAC créée en France en 1998, qui entend jouer un rôle de « stimulateur démocratique »2 d'autant plus important en cette période électorale. Cependant, l'association ne compte pas solliciter les candidats mais informer directement les citoyens électeurs en leur assurant que d'autres politiques sont possibles.

Sur le fond, ces différentes volontés peuvent être rattachées à la critique sociale décrite par les auteurs du « nouvel esprit du capitalisme ». C'est en effet la face la plus visible et la plus active de la critique du capitalisme. La critique artiste est plus effacée du fait de son intégration historique par le nouvel esprit du capitalisme. Néanmoins on observe dans certains milieux, à commencer par celui de la culture, des voix s'élever contre le fonctionnement actuel et futur de la société et en particulier de l'économie. On entend de plus en plus parler de la marchandisation de la culture. La culture n'est pas produite pour la vente et n'est donc pas une marchandise comme aurait pu dire Polanyi. On nous promet une différenciation et une diversification extraordinaire de l'offre culturelle, alors que la logique du marché, de la concurrence homogénéise la production dans le but de conquérir le public le plus large possible ignorant de plus en plus la créativité et la diversité. On retrouve la critique de l'inauthenticité que décrivent Boltanski et Chiapello. Le monde culturel commence à s'élever contre ces méfaits mais en nombre encore trop limité. D'autres domaines font entendre leurs voix et rejoignent sous différentes formes des concepts proches de la critique artiste mais à un niveau plus global que celui de l'entreprise ou du monde du travail. Cela correspond à une résurgence des « nouveaux mouvements sociaux »3 : féministes, homosexuels, écologistes auxquels on pourrait ajouter les minorités ethniques issues de l'immigration.

Il semblerait ainsi qu'une nouvelle force contestatrice soit en train de se former en reprenant la classification sociale et artiste des années soixante et soixante-dix. Néanmoins l'échec de la critique de cette période nous amène à poser la question des conditions que devront respecter ces critiques et les pièges dans lesquelles elles ne devront pas tomber. La condition absolument nécessaire à la lutte contre un capitalisme mondial est la mondialisation de cette lutte notamment pour les raisons suivantes4 : les luttes locales et nationales sont limitées et menacées par la puissance des institutions capitalistes mondiales ; il y a nécessité d'une coalition de forces internationales pour affronter à leur niveau les instances dirigeantes de l'économie mondiale (FMI, OMC...) ; l'état nation n'est pas un espace social homogène ; il faut éviter la formation de nationalismes intolérants, agressifs et hégémonistes ; les problèmes les plus urgents sont internationaux (dette du tiers-monde, spéculation financière, problèmes écologiques, paradis fiscaux). Il ne faut pas pour autant oublier les luttes locales en les associant aux luttes globales comme peuvent le faire par exemple le mouvement zapatiste ou l'association Via Campesina. Ce nouvel internationalisme pourrait conduire à la formation de l'« Internationale de la résistance »4.

La même idée habitait Pierre Bourdieu dans son projet de mouvement social européen pour lequel il posait en condition la formation à l'échelle européenne d'un syndicalisme rénové oubliant les contradictions juridiques, administratives ou sociales pouvant exister au sein de l'Union Européenne, ou encore un engagement fort de l'intellectuel qu'il définit comme un chercheur, un artiste ou un écrivain qui intervient dans le domaine public sans pour autant devenir homme politique, ce qui est assez proche du statut de l'association ATTAC qui ne souhaite pas intervenir au niveau politique mais qui souhaite faire prendre conscience au plus grand nombre qu' « un autre monde est possible ».

On l'a compris à la lecture du livre de Boltanski et Chiapello, la critique est vulnérable du fait de son appropriation par le capitalisme. La réussite passe donc par une grande attention à porter sur la non-récupération de la critique. Les institutions internationales libérales ont compris que pour maintenir leur influence, elle devait investir dans des opérations de relations publiques. Certains signes peuvent laisser penser que le phénomène de récupération est déjà en marche comme la mise en place de marché de droits à polluer pour satisfaire les attentes écologistes de certains ou encore l'hypocrisie de la démocratie actionnariale dénoncée par Frédéric Lordon5. Pour cela la critique (et non les critiques) devra s'attacher à affronter le capitalisme dans ses fondamentaux, c'est à dire partant de sa définition minimale définit par les auteurs : « exigence d'accumulation illimitée du capital par des moyens formellement pacifiques » en posant la question de la légitimité de cette accumulation au regard des misères sociales. Il faut en outre faire passer le message que si les moyens capitalistes restent formellement pacifiques, leurs applications concrètes en sont très loin comme pourraient en témoigner des pays tel que l'Argentine ou les pays en voie en développement placés sous la dictature du FMI, de l'OMC ou de la Banque Mondiale, despotes du monde moderne.

Comme l'a montré la réaction des français aux législatives de 1968, si la population dans son ensemble ne suit pas les mouvements critiques, ceux ci n'auront qu'une influence précaire et limitée sur les institutions en place. D'où une sorte de mission d'éducation populaire qui va incomber aux contestataires devant faire face à l'endoctrinement libéral des masses effectué très tôt par l'école puis les médias et les politiciens insistant tous sur la fatalité de ce modèle du fait de ses prétendues lois naturelles, occultant ainsi les solutions alternatives. Cette mission sera une mission d'information, d'explication et de formation destinée à tous. L'exemple une nouvelle fois de Pierre Bourdieu et ses éditions Raisons d'Agir ou de l'association ATTAC par ses comités locaux répondant à ces exigences s'ajoutent à celui du Monde Diplomatique et à de nombreux ouvrages ayant pour thème la critique de la société économique.

Le renouveau de la critique est bien réel même s'il est davantage orienté du côté social que du côté artiste lequel manque encore d'appuis massifs. Cependant on constate notamment lors du forum social mondial de vastes rassemblements dont la largeur des idées représentées couvrent une grande partie des critiques de la société actuelle. Les conditions de réussite sont nombreuses à respecter mais elles restent réalistes et surtout elles sont en mesure d'être observé. Reste à présent la question des moyens à utiliser pour faire entendre la contestation et faire appliquer les mesures préconisées. Cela passera t'il par les urnes de manière réformiste, localisé initialement sur un pays, ou alors par des moyens révolutionnaires, radicaux mais assurant un mouvement plus global et donc plus efficace ? Il existe toutefois une troisième voie qui est inspirée du néolibéralisme lui-même. Au lendemain de l'après guerre, la pensée ultra-libérale est largement minoritaire, uniquement défendue par un groupe embryonnaire de l'université de Chicago par l'intermédiaire de Friedrich Von Hayek et de Milton Friedman. A partir de là se pose une question naturelle : « comment le néo-libéralisme a-t-il un jour pu sortir de son ghetto ultra minoritaire pour devenir la doctrine dominante du monde d'aujourd'hui ? ».6 A partir d'un réseau international de fondations, d'instituts, de chercheurs, ils ont attiré l'attention sur leur doctrine et leurs idées. Ils ont construit un cadre idéologique grâce à tout un travail promotionnel pour faire apparaître le néolibéralisme comme condition naturelle et normale de l'homme. La solution est là pour la contestation à ce système, construire tout un réseau de diffusion d'information afin de faire prendre conscience à la population mondiale et spécialement occidentale que les théories actuelles sont une construction totalement artificielle très loin d'être une fatalité et que si certains les ont crées, d'autres peuvent les changer.

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1 ¬ Pierre Bourdieu, Contre Feux 2, Pour un mouvement social européen Editions Raisons d'Agir
2 ¬ Manifeste ATTAC 2002
3 ¬ L. Boltanski, E. Chiapello, Le nouvel esprit du capitalisme Gallimard
4 ¬ Michael Löwy, Etat Nation, nationalisme, globalisation, internationalisme Discours présenté au Forum social mondial 2001

5 ¬ Frédéric Lordon, Fons de pensions, pièges à cons ? Editions Raisons d'Agir
6 ¬ Susan George, Conference on Economic Sovereignty in a globalising world, Une courte histoire du néolibéralisme: vingt ans d'économie de l'élite et amorce de possibilité d'un changement structurel, Bangkok 24-26 mars 1999
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